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Dr Robot : Influence de l’intelligence artificielle sur la santé et la société

20 février 2018

Résumé de la table ronde sur l’IA lors de la conférence IWF Agents of Change tenue le 16 juin 2017

Le chapitre canadien du International Women’s Forum (IWF), un réseau international de femmes d’influence, a tenu son assemblée annuelle à Montréal en juin 2017. La discussion sur l’intelligence artificielle (IA) et l’éthique figurait parmi la multitude d’échanges et d’activités qui ont eu lieu au cours de cet événement de deux jours. Animée par Inez Jabalpurwala, présidente et chef de la direction de la Fondation Brain Canada, la table ronde réunissait Yoshua Bengio, l’un des pionniers de l’apprentissage profond, Joëlle Pineau, une informaticienne réputée, ainsi que Kristen Thomasen, une professeure de droit spécialisée en éthique de l’IA et de la robotique.

Mot d’ouverture

Pour le coup d’envoi, Madame Jabalpurwala a donné un aperçu des activités de la Fondation Brain Canada dans le domaine de la recherche sur l’IA. En avril 2015, la Fondation Brain Canada a cofinancé avec l’ICRA (Institut canadien de recherches avancées) trois programmes axés sur le cerveau, à hauteur de 20 millions de dollars sur une période de cinq ans. L’un d’eux, le programme Apprentissage automatique, apprentissage biologique (anciennement connu sous le nom Calcul neuronal et perception adaptative) a vu le jour en 2004. Celui-ci a bouleversé le domaine de l’intelligence artificielle par la création d’une technique appelée l’« apprentissage profond » qui est maintenant couramment utilisée par des géants de l’Internet, comme Google et Facebook.

« Il faut viser juste en trouvant la bonne façon d’apprendre les choses aux machines, de manière à en faire profiter toute la société », a renchéri Joëlle Pineau.

Les conférenciers ont commencé par expliquer les tenants et aboutissants de ce qu’ils appellent « la révolution de l’intelligence artificielle », un virage qui imprimera des changements aussi profonds que ceux de la révolution industrielle, selon l’avis de plusieurs. Les secteurs privé et public témoignent d’un engouement certain pour ce domaine en plein essor depuis quelques années. D’ailleurs, Element AI, une entreprise montréalaise comptant Yoshua Bengio parmi ses fondateurs, est parvenue à recueillir 102 millions de dollars US dans ce qui s’est avéré la première ronde de financement la plus fructueuse jamais réalisée par une entreprise d’IA. Malgré les avantages prodigieux qu’offrent cette discipline, Kristen Thomasen plaide néanmoins la prudence, car « il faut songer dès maintenant aux enjeux qu’elle soulève si on veut qu’elle produise les bienfaits escomptés ». Il faut viser juste en trouvant la bonne façon d’apprendre les choses aux machines, de manière à en faire profiter toute la société », a renchéri Joëlle Pineau.

Yoshua Bengio, fondateur, Element AI
Inez Jabalpurwala,Présidente et chef de la direction, Brain Canada
Kristen Thomasen, Professeure, Faculté de droit, Windsor University
Joëlle Pineau, Professeur agrégé Informatique, Université McGill

Dr Robot

Selon Joëlle Pineau, « l’intelligence artificielle peut remédier à une foule de problèmes ». De l’aide chirurgicale au soin des aînés, la robotique est une étoile montante de la médecine de l’avenir. À preuve, elle a déjà travaillé avec ses collègues sur son application aux soins infirmiers et, plus récemment, sur la mise au point de « fauteuils roulants intelligents ». L’équipe utilise d’ailleurs la même technologie que celles de véhicules autonomes (caméras, capteurs sonar, GPS), mais, « à titre de chercheuse universitaire, j’estime que ces avancées doivent profiter aussi aux gens à mobilité réduite, et pas seulement aux technologies automobiles », insiste Joëlle Pineau.

Au-delà de la robotique, l’apprentissage machine offre bon espoir d’arriver à une médecine personnalisée, avec des diagnostics et des traitements adaptés à chaque personne. Selon Joëlle Pineau, « on va changer la donne en matière de diagnostic et de traitement au cours des prochaines années ». Par exemple, la recherche sur le cancer peut profiter de l’apprentissage machine en analysant des centaines de milliers de profils génétiques et en les recoupant avec des renseignements sur les traitements et résultats, le tout afin d’agir au mieux, en fonction du type de cancer propre à chaque patient.

Les gens aux prises avec l’épilepsie ont également quelque chose à y gagner. On pourrait créer de petits appareils de neurostimulation pour réduire la fréquence des crises épileptiques en combinant l’apprentissage profond pour analyser les signaux cérébraux à une autre technique baptisée « apprentissage par renforcement » qui calcule le moment propice pour la stimulation. Selon Joëlle Pineau, « toutes les sous-disciplines de la médecine s’intéressent à l’analyse de données et à l’apprentissage machine pour améliorer la façon de poser un diagnostic et d’adapter les traitements ». Quant à Kristen Thomasen, elle relève que l’exploitation des données sur les patients pour nourrir les algorithmes soulève des préoccupations d’ordre juridique et éthique, mais que dans l’ensemble, tous s’entendent que le jeu en vaut la chandelle dans la mesure où on balise bien le terrain.

Incidences sociales

Malgré tout cet enthousiasme, Yoshua Bengio prévient qu’il faut activement mettre les applications pratiques de l’apprentissage machine à la disposition de ceux qui en ont le plus besoin. Par exemple, « faute d’attrait commercial, certaines applications médicales pourraient être écartées en affaires », même si elles devraient être implantées dans les pays qui en ont besoin. « Si on laisse régner la loi du plus fort, l’IA concentrera toute la richesse », affirme-t-il.

Faire profiter de l’IA au plus grand nombre exige aussi l’utilisation de données populationnelles représentatives et libres de biais pour mieux élaborer des algorithmes. « Dès qu’un ensemble de données reflète un biais, celui-ci peut se propager aux résultats subséquents », explique Kristen Thomasen. Comme l’a soulevé un membre du public, les données pharmaceutiques sont particulièrement sujettes à surreprésenter les hommes. Inez Jabalpurwala a convenu que les travaux de recherche manquent souvent d’inclure les deux sexes, mais que cette tendance devrait se résorber grâce aux nouvelles lignes directrices émanant des organismes de financement fédéraux et de la Fondation Brain Canada. À cet effet, les chercheurs qui demandent une subvention doivent décrire en quoi leurs travaux ont égard au sexe et au genre, ou autrement justifier l’absence d’une telle considération.

« Les changements s’opéreront probablement plus vite qu’on ne l’aurait cru possible [jusqu’à maintenant] » affirme Dr. Bengio.

Le public a aussi exprimé des craintes quant aux pertes d’emploi. « La révolution industrielle a troqué la force humaine contre la puissance des machines. Nous devrons bientôt composer avec une technologie qui complète les [habiletés] cognitives et intellectuelles des humains, et qui pourrait même les remplacer dans de nombreux secteurs d’activités », affirme Joëlle Pineau. Yoshua Bengio a rassuré les participants quant à la pérennité des emplois exigeant une interaction et des relations interpersonnelles, notamment les médecins, infirmières, enseignants et autres acteurs dans le secteur des services, tout en convenant d’un certain chambardement du paysage de l’emploi. « Les changements s’opéreront probablement plus vite qu’on ne l’aurait cru possible [jusqu’à maintenant] » affirme Dr. Bengio.

Tous les conférenciers s’entendent sur la nécessité de planifier la transition, de prévoir un filet social qui préservera la mécanique sociale. Cela dit, ils ont fait remarquer au public que de nouveaux emplois succéderont aux anciens, tout comme la révolution industrielle a fait naître de nombreuses occupations modernes qui n’existaient tout simplement pas auparavant. Dans certains cas, l’IA pourra s’acquitter des tâches fastidieuses afin que les gens puissent se concentrer sur les aspects plus créatifs et complexes.

« la science progresse rapidement, mais pas à la vitesse de la lumière. Nous avons le temps de bien y réfléchir, non pas après coup, mais dès la démarche de recherche » comme l’a déclaré Inez Jabalpurwala.

Malgré le spectre des contrecoups de l’IA, les conférenciers n’y voient pas matière à s’inquiéter outre mesure. « La catastrophe que certains appréhendent ne tient pas compte d’un fait important : une technologie ne se développe pas en vase clos, c’est le fruit d’un effort collectif soumis à des pressions et à des normes sociales », souligne Kristen Thomasen. D’une seule voix, les conférenciers estiment qu’il faut tous en parler, entre secteurs et disciplines, afin d’aller au-devant des écueils qui pourraient se dresser. Comme l’a déclaré Inez Jabalpurwala dans son mot de la fin, « la science progresse rapidement, mais pas à la vitesse de la lumière. Nous avons le temps de bien y réfléchir, non pas après coup, mais dès la démarche de recherche ».

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