Passer au contenu principal

Les souvenirs perdus ont-ils vraiment disparu?

Impact de la recherche
Dr. Sheena Josselyn stands with members of her research team at the Hospital for Sick Children

PHOTO : Sheena Josselyn avec des membres de son équipe à l'Hôpital pour enfants malades (SickKids)


Du soleil plein la tête. Voyage au centre de la mémoire. Origine. Mémento.

Effacer des souvenirs. En implanter de faux. Retrouver des souvenirs perdus.

On dirait de la science-fiction. Pourtant, dans le laboratoire de Sheena Josselyn, Ph. D., certaines de ces idées sont en train de devenir des faits scientifiques.

« Nous pouvons effacer un souvenir, exactement comme ils le font. Nous pouvons implanter un faux souvenir. Et nous pouvons raviver un souvenir, exactement comme dans le film Voyage au centre de la mémoire. » explique Sheena Josselyn.

« En réalité, tout cela a été réalisé sur des souris, et il serait tout à fait contraire à l’éthique de faire la même chose sur des êtres humains; c’est tout de même incroyable que nous ayons acquis suffisamment de connaissances scientifiques pour pouvoir donner vie à la science-fiction, du moins en laboratoire. »
- Sheena Josselyn

Mais la scientifique ne manipule pas les souvenirs simplement pour prouver que c’est possible. En étudiant la manière dont le cerveau stocke et récupère les souvenirs, ses recherches révèlent des indices fascinants sur ce qui se passe lorsque ce mécanisme commence à défaillir.

Faire remonter les souvenirs perdus

Les travaux de Sheena Josselyn laissent entrevoir quelque chose de remarquable : au moins dans les modèles murins de la maladie d’Alzheimer à un stade précoce, certains souvenirs qui semblent perdus pourraient encore exister dans le cerveau, mais devenir difficiles d’accès. L’équipe de la chercheuse a repéré le groupe de neurones, ou engramme, qui contenait un souvenir particulier. Les souris qui ne parvenaient plus à se souvenir de l’expérience par elles-mêmes ont pu se la rappeler lorsque les chercheurs ont directement réactivé ces cellules. L’équipe a également trouvé un mécanisme moléculaire impliqué dans le passage de ces cellules mémoire d’un état accessible à un état inaccessible.

« L’idée, c’est que le souvenir n’a peut-être pas complètement disparu. Il se pourrait tout simplement qu’à un moment donné, nous ne parvenions plus à retrouver les souvenirs dans notre cerveau. »
- Sheena Josselyn

Ce qui soulève la question suivante : certains souvenirs inaccessibles aux premiers stades de la maladie d’Alzheimer pourraient-ils tout de même laisser une trace dans le cerveau, en attendant la bonne clé? Les chercheurs pourraient-ils mettre au point des traitements ou des médicaments « intelligents » capables de débloquer ou de réveiller ces souvenirs enfouis?

« Si nous arrivons à comprendre un peu mieux les mécanismes fondamentaux de la mémoire, nous y parviendrons, affirme madame Josselyn. Il est difficile d’imaginer exactement comment, mais des gens vraiment extraordinaires travaillent précisément sur cette question : existe-t-il un moyen de débloquer l’information, les connaissances et les souvenirs qui se trouvent dans notre cerveau? »

Les travaux tombent à point nommé. Environ 750 000 personnes au Canada sont actuellement atteintes de démence, notamment la maladie d’Alzheimer, et ce nombre augmente rapidement. D’ici 2030, près d’un million de personnes pourraient être atteintes de démence et, d’ici 2050, plus de 1,7 million. Au Canada, la démence coûte chaque année des milliards en soins de santé et en frais à la charge des patients et, d’ici 2050, ce coût devrait atteindre 2,4 billions de dollars.

Anatomie de la percée

Grâce à l’infrastructure de recherche soutenue par Brain Canada, Sheena Josselyn et son équipe ont pu disposer des outils nécessaires pour repérer les neurones contenant un souvenir particulier, observer ce qui se passe lorsque les souris tentent de le retrouver et réactiver ces cellules avec précision. Ces expériences ont confirmé un principe fondamental de la mémoire : les indices dont nous disposons lorsque nous essayons de nous souvenir de quelque chose peuvent contribuer à déterminer si le cerveau parvient ou non à retrouver ce souvenir. L’équipe de madame Josselyn a démontré que les neurones activés lorsqu’on se remémore un souvenir ressemblent étroitement à ceux activés lors de sa formation lorsque les conditions ambiantes sont les mêmes.

Ce principe revêt une signification toute particulière lorsque la mémoire commence à faire défaut. Il offre également aux familles une autre façon d’envisager l’accompagnement d’une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer.

L’un des paradoxes cruels de la maladie d’Alzheimer réside dans le fait que la capacité à créer et à retrouver des souvenirs récents est souvent altérée très tôt, tandis que certains souvenirs plus anciens, profondément ancrés, peuvent rester accessibles bien plus longtemps. Une personne peut avoir du mal à se souvenir de ce qui s’est passé le matin même, mais son visage s’illumine dès qu’elle entend une chanson qu’elle adorait il y a plusieurs dizaines d’années.

Conseils pratiques pour interagir avec un proche atteint de la maladie d’Alzheimer

Les travaux de Sheena Josselyn ne laissent pas entendre qu’une chanson ou une photo peut faire resurgir des souvenirs perdus en raison de la maladie d’Alzheimer. Cela dit, ils mettent en évidence un aspect important du fonctionnement de la mémoire : la récupération des souvenirs dépend d’indices. Et ce principe offre aux familles une façon plus douce de créer des occasions de se remémorer des souvenirs et d’entretenir des liens.

Faire jouer la bande sonore de sa jeunesse : La musique de l’adolescence et du début de l’âge adulte peut s’avérer particulièrement percutante. Créer une liste de lecture composée de chansons qu’il adorait quand il était jeune et la personnaliser en y ajoutant des morceaux liés à des personnes, des lieux et des moments marquants de sa vie.

Faire en sorte que ce soit personnel et simple : Lui montrer des photos claires de personnes et de lieux reconnaissables, préparer une recette simple qu’il connaît bien, lui apporter un objet lié à l’un de ses loisirs préférés ou jouer un morceau de musique auquel il est particulièrement attaché. Pour retenir son attention, il peut être plus facile de lui faire écouter quelques morceaux marquants plutôt qu’un album ou une compilation au complet.

Inviter, ne pas questionner : Au lieu de demander « qui est-ce? » ou « tu te souviens où c’était? », poser des questions pour lesquelles il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse comme « que remarques-tu sur cette photo? », « à ton avis, quel temps faisait-il ce jour-là? » ou « quelle odeur régnait dans une cuisine comme celle-ci? ».

Chercher à établir un lien, et non à obtenir les bonnes réponses : Un indice n’a pas besoin d’évoquer un souvenir précis pour être utile. Un sourire, une petite tape, un moment de calme ou un sentiment de reconnaissance peuvent être des formes significatives de lien. Si quelque chose le frustre ou le met mal à l’aise, laisser simplement tomber et essayer autre chose.

Le cerveau à l’origine de la percée

« J’aime essayer de comprendre les choses et, pour moi, le cerveau et la mémoire constituent le plus grand casse-tête du monde. C’est le plus difficile qui soit, bien plus que n’importe quel problème logique, grille de mots croisés ou intrigue policière. »
- Sheena Josselyn

Pour elle, chercher à comprendre comment les souvenirs se forment, sont stockés et se perdent revient à assembler un immense casse-tête où chaque nouvelle pièce peut, à terme, aider les patients, et pas seulement satisfaire sa curiosité. C’est ce mélange entre la résolution ludique de problèmes et les enjeux importants qui la retient au laboratoire.

La fascination de Sheena Josselyn pour la mémoire n’est pas seulement intellectuelle : elle est profondément personnelle. Sa mère a souffert de démence avant son décès, une expérience qu’elle qualifie de « crève-cœur ». Elle a vu quelqu’un qu’elle aimait perdre l’accès à des capacités et à des souvenirs qui lui avaient autrefois semblé aller de soi. Et malgré son chagrin, la scientifique en elle continuait de se poser des questions : Qu’est-ce que sa mère oubliait exactement? Pourquoi certains jours étaient-ils meilleurs que d’autres? Que pourraient révéler ces fluctuations sur le fonctionnement de la mémoire?

Ce mélange complexe de chagrin et de curiosité scientifique alimente désormais son travail : une détermination à percer les mystères de la mémoire, non seulement parce qu’il s’agit du plus grand casse-tête qu’elle puisse imaginer, mais aussi parce que des réponses plus satisfaisantes sont absolument nécessaires pour les patients et les familles, ainsi que pour nos sociétés, compte tenu du vieillissement de la population.

Sheena Josselyn sait que la compréhension des mécanismes biologiques de la mémoire ne permettra pas de mettre au point un traitement contre la maladie d’Alzheimer du jour au lendemain. Mais chaque découverte dévoile une autre pièce du casse-tête : comment les souvenirs s’inscrivent dans le cerveau, comment ils deviennent inaccessibles et, peut-être un jour, comment les scientifiques pourraient aider à les réveiller.

La science-fiction a imaginé un monde où les souvenirs pourraient être activés ou désactivés à volonté. Sheena Josselyn contribue à mettre au jour les mécanismes biologiques réels qui pourraient, un jour, faciliter la récupération de souvenirs perdus.

Ce que nous pouvons faire : ce que les chercheurs dans le domaine de la mémoire veulent que vous sachiez

Sheena Josselyn souligne que notre mémoire au quotidien est étonnamment résistante et puissante; elle cite des recherches qui consistaient à suivre les activités quotidiennes de personnes à l’aide d’une minuscule caméra qui prenait automatiquement des photos toutes les 10 secondes pendant plusieurs jours. Les résultats ont montré que les gens se rappellent plutôt bien les événements du quotidien, contrairement à l’idée d’une mémoire brouillonne et truffée d’erreurs.

Madame Josselyn affirme qu’il existe de nombreux moyens de stimuler la mémoire et de réduire les pertes de mémoire.

Dormir suffisamment et bien 

Pendant le sommeil profond, le cerveau repasse activement les souvenirs de la journée et les transfère de la mémoire à court terme de l’hippocampe à la mémoire permanente à long terme du cortex. Le sommeil est également de plus en plus reconnu comme un facteur important de la santé cérébrale. En effet, des recherches ont établi un lien entre le sommeil et les mécanismes cérébraux chargés d’éliminer les déchets métaboliques.

« Nous savons que certains souvenirs refont surface et sont consolidés et ravivés pendant notre sommeil, ce qui permet de les récupérer plus facilement, explique madame Josselyn. Le sommeil permet aussi d’effacer des choses dont on n’a pas vraiment besoin de se souvenir. C’est pourquoi il est extrêmement important. »

Privilégier la réalisation d’une seule tâche à la fois 

Pour optimiser la capacité à se souvenir, il faut vraiment encoder le souvenir dans la mémoire. Or, de nos jours, selon madame Josselyn, nous ne le faisons plus très bien parce que nous faisons plusieurs choses à la fois : nous oublions où nous avons déposé quelque chose parce que nous n’y avons pas vraiment prêté attention. Elle insiste sur le fait que, si on veut qu’un souvenir reste gravé dans notre mémoire, il faut faire une chose à la fois et y consacrer toute notre attention; autrement, on aura plus de mal à s’en souvenir, car on essaiera de retrouver un souvenir qui n’a jamais été correctement stocké.

Relâcher la pression 

Plus on s’efforce de se souvenir de quelque chose – un nom, un fait évoqué lors d’une réunion, l’endroit où l’on a laissé ses clés –, plus on panique, et plus il devient difficile pour le cerveau de retrouver ce souvenir. Cela vaut pour les enfants, pour les adultes et surtout pour les personnes qui s’inquiètent déjà de leur mémoire. Elle suggère de relâcher la pression : faire une pause, respirer et changer de contexte, plutôt que de se crier mentalement « souviens-toi! ». Reprendre le fil de ses pensées, se donner de petits indices (où étiez-vous, que faisiez-vous, qui était présent?) ou changer de sujet pour y revenir plus tard offre au cerveau davantage de moyens d’accéder au souvenir. Sa conclusion est rassurante : les trous de mémoire sont souvent normaux, et se montrer plus indulgent envers soi-même – en dédramatisant et en réduisant l’autocritique – permet en réalité de mieux se souvenir.


La Pre Sheena Josselyn a reçu en 2021 une subvention de plateforme de Brain Canada pour un projet appelé Installation d’imagerie in vivo SLAP-CAN. Elle est membre du comité de recherche de Brain Canada, chercheuse principale au sein du programme de neurosciences et de santé mentale du Hospital for Sick Children de Toronto, et professeure de psychologie et de physiologie à l’Université de Toronto.