Les écrans modifient le cerveau des jeunes. Le Canada a besoin d'un plan
Par Emma Duerden, Franco Vaccarino et Alison Palmer
Emma Duerden est professeur associé et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en neurosciences et troubles de l'apprentissage - psychologie appliquée à l'université Western. Franco Vaccarino est professeur émérite à l'université de Guelph et ancien président et vice-chancelier. Alison Palmer est responsable de l'évaluation et des projets spéciaux à la Fondation Cerveau Canada.
Le Canada est à la croisée des chemins en ce qui concerne les préjudices en ligne. Lorsque le Parlement a repris ses travaux cet automne sous la direction du Premier ministre Mark Carney, nous nous attendions à une action rapide sur le projet de loi sur les préjudices en ligne (projet de loi C-63) et à une opportunité de faire avancer la conversation sur la façon dont nous pouvons protéger la santé et le bien-être des enfants dans un monde de plus en plus numérique.
Au lieu de cela, on ne sait toujours pas si le gouvernement Carney a l'intention de faire avancer le projet de loi et le Canada ne dispose toujours pas d'une stratégie coordonnée pour lutter contre les risques de l'utilisation excessive des écrans sur le plan du développement, de la cognition et de la santé mentale.
Depuis les années 1990, la réponse du Canada aux méfaits de l'internet n'a évolué que progressivement, avec peu de mises à jour. Entre-temps, les environnements numériques ont évolué rapidement, remodelant l'enfance et l'adolescence. Aujourd'hui, les enfants balaient les écrans avant de parler. Les adolescents peuvent passer 12 heures par jour en ligne. Les plateformes améliorées par l'IA et les algorithmes opaques influencent la façon dont les enfants jouent, communiquent et apprennent - souvent d'une manière que les parents et les décideurs politiques ne comprennent pas entièrement.
Un temps d'écran excessif dans la petite enfance est lié à des retards de développement, notamment en ce qui concerne le langage et les interactions sociales. Chez les enfants plus âgés et les adolescents, l'utilisation quotidienne d'un écran pendant plus de deux heures est associée à l'anxiété, à la dépression et à une baisse de l'estime de soi. Des études longitudinales établissent un lien entre l'utilisation des médias sociaux et l'augmentation de l'impulsivité, de l'agressivité, de l'automutilation et des symptômes de troubles de l'alimentation.
Des études d'imagerie cérébrale révèlent que le temps passé devant un écran peut affecter la croissance et le fonctionnement des jeunes cerveaux. Chez les jeunes enfants, une utilisation intensive est associée à des changements dans les zones liées au langage, à la vision et à la pensée supérieure. Chez les adolescents, l'utilisation fréquente des médias sociaux peut modifier la façon dont le cerveau réagit aux récompenses et au feedback, en activant des circuits similaires à ceux impliqués dans l'addiction. Bien que des recherches supplémentaires soient nécessaires, ces résultats suggèrent que l'utilisation des écrans façonne le développement du cerveau et peut affecter le comportement et la santé mentale au fil du temps.
Des études longitudinales établissent un lien entre l'utilisation des médias sociaux et l'augmentation de l'impulsivité, de l'agressivité, de l'automutilation et des symptômes de troubles de l'alimentation" - Emma Duerden, Franco Vaccarino et Alison Palmer
Certains affirment que les preuves ne sont que corrélationnelles. Mais lorsqu'il s'agit d'enfants, même des effets minimes exigent une attention particulière. Le cerveau en développement est sensible à l'influence de l'environnement. Nos choix politiques d'aujourd'hui détermineront la santé mentale, la réussite scolaire et le bien-être futur d'une génération.
Nous l'avons déjà constaté par le passé. Il a fallu des décennies pour que le tabac, la toxicomanie et l'obésité infantile soient considérés comme des priorités de santé publique. Attendre une certitude absolue sur les effets néfastes des écrans risque de répéter ces erreurs coûteuses.
Ce qu'il faut, c'est une approche plus intelligente, fondée sur des données probantes : des conseils adaptés à l'âge, une réglementation plus stricte, une meilleure éducation et un engagement en faveur de l'équité. Cela nécessite un leadership et une coordination au niveau national.
La Commission spéciale du Québec sur l'impact des écrans et des médias sociaux sur les jeunes a récemment émis 56 recommandations, allant des campagnes de sensibilisation à l'éducation numérique dans les écoles, en passant par une meilleure surveillance. La Société canadienne de pédiatrie a lancé un Centre pour une utilisation saine des écrans, qui offre des conseils pratiques aux familles et aux professionnels.
Une utilisation saine est essentielle. Les plateformes numériques peuvent présenter des avantages, en particulier pour les jeunes neurodivergents ou confrontés à des problèmes de santé mentale. Ces espaces permettent de se connecter, de s'exprimer et d'être validé. Mais ces avantages doivent être contrebalancés par des mesures de protection.
D'autres pays agissent. Certaines juridictions ont imposé des interdictions pures et simples, comme l'Australie qui bloque l'accès aux médias sociaux pour les moins de 16 ans. Au Royaume-Uni, le code des enfants exige que les produits numériques susceptibles d'être consultés par les jeunes soient conçus dans "l'intérêt supérieur de l'enfant" Il a permis de réduire la publicité ciblée et les contenus inappropriés sur les plateformes les plus populaires.
Pourtant, de nombreuses applications s'appuient sur une conception manipulatrice - notifications, flux et contenu personnalisé par l'IA - pour garder les enfants accros. Les jeunes utilisateurs sont particulièrement vulnérables en raison de l'immaturité de leurs centres de décision cérébraux. Au fur et à mesure que la technologie devient plus immersive, cette manipulation deviendra plus sophistiquée.
Il est frustrant de constater que les chercheurs indépendants ne peuvent pas étudier ces effets, car les entreprises ne sont pas tenues de partager leurs données ou de divulguer le fonctionnement de leurs algorithmes. Cela doit changer.
Le Canada doit aller au-delà des définitions étroites du préjudice et s'intéresser à l'environnement numérique plus large dans lequel les enfants vivent et grandissent. Les jeunes doivent être impliqués dans ces conversations.
Les principales priorités d'action sont les suivantes
L'intégration de la culture numérique dans les programmes scolaires
Le financement public de programmes visant à concilier vie professionnelle et vie privée
Un cadre réglementaire inspiré du Children's Code britannique
Un investissement à long terme dans la recherche et la mobilisation des connaissances
Des exigences en matière de transparence des données pour les entreprises technologiques
L'objectif n'est pas d'éliminer la technologie, mais de créer des environnements numériques plus sûrs et d'aider les familles à y naviguer judicieusement. En effet, à l'heure actuelle, nous laissons le cerveau des enfants servir de terrain d'essai à des innovations non réglementées.
Il est temps d'agir au niveau national. La santé de la prochaine génération en dépend.
Note : Cet article d'opinion s'inspire d'un récent débat d'experts sur ce sujet, organisé par Brain Canada et accueilli par le Centre canadien de politiques scientifiques, auquel ont participé les Drs Emma Duerden, Patricia Conrod, Munmun De Choudhury, Sara Grimes, Michelle Ponti et Vidhi Desai, et qui a été animé par le Dr Franco Vaccarino, directeur du conseil d'administration de Brain Canada.
Cet article d'Emma Duerden, Franco Vaccarino et Alison Palmer a été publié dans le Toronto Star le 24 novembre 2025.