Par Alison Palmer, responsable de l’évaluation et des projets spéciaux

Le Canada abrite l’une des plus grandes banques de tissus cérébraux au monde : la Banque de cerveaux Douglas-Bell Canada. Soutenue depuis longtemps par la Fondation Brain Canada et d’autres partenaires, cette plateforme a eu un impact considérable sur la recherche depuis sa création.

  • Unique en son genre, elle conserve plus de 3 600 cerveaux dans des conditions optimales pour favoriser une recherche scientifique de pointe.
  • Chaque année, elle distribue plus de 2 000 échantillons de cerveau à des dizaines de chercheurs au Canada et à l’international.
  • Elle a permis d’innombrables percées dans des domaines variés, des effets de l’adversité précoce sur le cerveau aux raisons expliquant les disparités dans les taux de dépression et l’efficacité des traitement entre les hommes et les femmes.
  • Selon l’Overton Index, la plus grande base de données mondiale consacrée aux politiques publiques et à la littérature grise, l’une des publications phares de la Banque de cerveaux a servi à orienter des politiques sur la prévention du suicide à travers le monde entier.
Dr. Gustavo Turecki
le Dr Gustavo Turecki

Une ressource inestimable pour la recherche

Les 3 600 cerveaux conservés à la Banque de cerveaux proviennent de donneurs ayant souffert de maladies neurodégénératives comme la maladie de Parkinson, la maladie d’Alzheimer et d’autres formes de démence, ainsi que de troubles mentaux comme la schizophrénie, la dépression majeure, le trouble bipolaire ou les troubles liés à la consommation de substances.

« Nous sommes uniques en notre genre, fait remarquer le Dr Turecki. Il existe très peu de banques de cerveaux dans le monde, et nous sommes constamment sollicités pour fournir des échantillons de haute qualité. L’accès à ces tissus cérébraux est essentiel pour approfondir notre compréhension du cerveau. »

Les quelque 2 000 échantillons cérébraux que la Banque de cerveaux prépare chaque année pour les chercheurs du Canada et du monde entier ont contribué à produire plus de 110 publications scientifiques évaluées par des pairs, dont beaucoup aboutissent à des percées majeures, notamment :

Exemple 1 : En utilisant les cerveaux de donneurs ayant subi des maltraitances durant l’enfance, des chercheurs ont mis en évidence les effets biologiques et moléculaires de l’adversité en début de vie, un facteur clé dans le développement de la maladie mentale. Parmi ces effets, on observe une dysrégulation de certaines voies immunitaires et métaboliques, du système de l’ocytocine, ainsi que des changements persistants dans la neuroplasticité du cortex préfrontal.

« C’était la première fois qu’on démontrait que l’adversité ou les expériences traumatisantes vécues au début de la vie laissaient une empreinte mesurable sur le cerveau, explique le Dr Turecki. Pendant plus d’un an, nous avons multiplié les entrevues avec les médias à ce sujet et reçu des milliers de messages de personnes nous remerciant d’avoir donné un sens à leur vécu. Pour celles et ceux qui avaient affronté l’adversité dès leur jeune âge et souffraient aujourd’hui de dépression chronique, cette découverte représentait une validation, la confirmation que leur souffrance était bien réelle, et non le fruit de leur imagination. »

Exemple 2 : En utilisant des cerveaux de patients atteints de la maladie d’Alzheimer, des chercheurs ont découvert que sa forme la plus courante est liée à une déficience de la protéine BMI1. Lorsque l’expression de cette protéine devient anormale, les lésions caractéristiques de la maladie commencent à se former dans le cerveau. Plusieurs groupes de recherche appliquent maintenant cette découverte pour explorer de nouvelles stratégies thérapeutiques, notamment l’utilisation de petites molécules et la thérapie génique, afin de restaurer la BMI1 et freiner la progression de la maladie d’Alzheimer.

Exemple 3 : En utilisant des cerveaux de personnes atteintes de dépression majeure, des chercheurs ont défini les types cellulaires spécifiquement affectés chez les hommes et les ont comparés à ceux observés chez les femmes. Ils ont également découvert des marqueurs permettant d’anticiper la réponse des patients aux traitements de la dépression. Ces découvertes sur les cellules individuelles expliquent en partie les écarts observés entre les sexes dans les taux de dépression et l’efficacité des traitements. Elles serviront de base à de futures approches de dépistage et de traitement de la dépression mieux adaptées selon le sexe.

La Banque de cerveaux aura un impact majeur dans l’avancement des connaissances sur les cellules individuelles, souligne le Dr Turecki. La technologie des cellules uniques est une révolution, offrant une résolution inégalée qui permet aux chercheurs d’élaborer des atlas cellulaires détaillés et d’élucider des processus biologiques complexes avec un niveau de détail sans précédent. »

le Dr. Turecki

Exemple 4 : En utilisant des cerveaux de témoins sains, des chercheurs ont trouvé des caractéristiques clés impliquées dans la génération de nouveaux neurones dans l’hippocampe, le centre de la mémoire du cerveau. Cette découverte récente, qui doit être testée à plus grande échelle, révèle un potentiel prometteur de plasticité cérébrale dans l’hippocampe tout au long de la vie. La plasticité cérébrale joue un rôle essentiel dans la récupération après une lésion cérébrale ou un accident vasculaire cérébral, la prévention du déclin cognitif et le traitement des troubles de santé mentale, entre autres phénomènes.

« Ces découvertes — et l’élan qu’elles ont suscité à l’avancement de nos connaissances sur le cerveau et ses troubles — n’auraient pas été possibles sans la Banque de cerveaux », fait remarquer la Dre Viviane Poupon, présidente-directrice générale de la Fondation Brain Canada. « L’accessibilité à des plateformes comme la Banque de cerveaux a permis de développer des compétences essentielles en recherche cérébrale — 27 employés et stagiaires dans ce cas-ci — et, grâce à la science ouverte, de partager des échantillons cérébraux de haute qualité et bien caractérisés. La Banque de cerveaux rend possibles des percées scientifiques qu’aucun chercheur ne pourrait accomplir seul. »

Éclairer la politique de prévention du suicide

En 2016, le Dr Gustavo Turecki, coresponsable de la Banque de cerveaux, et son collègue, le Dr David Brent, ont publié un article dans The Lancet intitulé Suicide and suicidal behaviours. Cité plus de 1 500 fois dans la littérature scientifique, notamment dans plusieurs essais cliniques,il illustre l’impact de la plateforme sur l’avancement de la recherche.

D’après l’Overton Index, cet article a également été référencé plus de 25 fois dans des documents de politique à travers le monde. Cet indice, qui regroupe plus de 18 millions de documents de politique issus de 188 pays, recense des publications rédigées par ou pour des décideurs politiques. Publiés par des sources spécialisées en politiques publiques, ces documents servent à orienter les décisions, les actions, l’allocation des ressources et les procédures.

Les travaux du Dr Turecki ont été cités dans des lignes directrices cliniques et des publications gouvernementales, allant d’appels à l’action à des plans de prévention du suicide à l’échelle internationale, nationale ou régionale, en passant par des rapports d’évaluation des résultats. Parmi les organismes ayant fait référence à ces recherches, on trouve l’UNICEF, l’OCDE, le gouvernement du Canada, l’Analysis and Policy Observatory d’Australie, la Haute Autorité de Santé en France, la Finnish Medical Society, les CDC aux États-Unis ainsi que les États de Californie, de Géorgie, du Michigan et du Texas, entre autres.

S’il est impossible de quantifier précisément le nombre de vies sauvées grâce à ces documents, une chose est certaine, la Banque de cerveaux a joué un rôle déterminant dans l’orientation des politiques publiques et la mise en place d’actions concrètes pour prévenir le suicide et sauver des vies. Au-delà de son impact sur la recherche et les politiques publiques, la Banque de cerveaux a également une dimension profondément humaine pour les familles des donneurs. 

Nous collaborons avec le bureau du coroner pour soutenir les enquêtes et accompagner les familles endeuillées, conclut le Dr Turecki. Comprendre ce qui s’est passé est un premier pas vers la guérison. Pour ces familles, faire don du cerveau de leur proche est une façon de donner un sens à leur perte et de contribuer à l’avancement de la recherche. »

le Dr. Turecki

Les Drs Gustavo Turecki et Naguib Mechawar, coresponsables de la Banque de cerveaux Douglas-Bell Canada à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, ont reçu en 2019 une Subvention de soutien aux plateformes (SSP) de 2,14 millions de dollars pour le projet La Banque de cerveaux Douglas-Bell Canada : soutenir la recherche sur le cerveau au Canada et ailleurs. Cette subvention s’appuyait sur une première version de la plateforme, également soutenue dans le cadre du programme SSP depuis 2014. La subvention SSP de 2019 a été rendue possible grâce au soutien financier de Santé Canada, par l’entremise du Fonds canadien de recherche sur le cerveau — un partenariat novateur entre le gouvernement du Canada (par l’entremise de Santé Canada) et la Fondation Brain Canada —, et grâce à l’appui du Réseau québécois sur le suicide, les troubles de l’humeur et les troubles associés (RQSHA) et du Centre de recherche Douglas.

Lien :

https://theconversation.com/the-douglas-bell-canada-brain-bank-a-goldmine-for-research-on-brain-diseases-216980